1) En quelques mots, qu’est-ce que se réaliser ?
Se réaliser veut dire, d’abord, se percevoir comme un réservoir de possibles. « Je suis une promesse de possibilités », écrivait Heidegger. Autrement dit, j’ai un potentiel. Celui-ci est fait d’aptitudes et de motivations, de capacités et de désirs. Je suis constitué à la fois par ce que je suis capable de faire, et par ce que je désire faire.
Se réaliser, c’est aussi considérer que ce potentiel ne doit pas rester en friche. Cette réserve de possibilités que je sens en moi, il va s’agir de la mettre en oeuvre, de l’utiliser de l’exploiter. Je me perçois donc non seulement comme ayant des possibilités, mais aussi comme ayant à les traduire en actes, à les faire passer du virtuel au concret. C’est la maxime de Nietzsche : « Deviens ce que tu es ».
2) Y a-t-il une seule façon de se réaliser ?
Non. On peut se réaliser dans la vie professionnelle ou dans la sphère des loisirs, à travers un hobby par exemple. On peut se réaliser dans une pratique artistique, une pratique sportive, au sein de la vie associative, dans le bénévolat, la vie affective, la vie familiale. Les voies de la réalisation personnelle sont multiples.
Certains recherchent l’exceptionnel, l’extraordinaire, le grandiose. Ils ont besoin d’avoir une grande cause à défendre, une noble mission à accomplir. Il leur faut une réussite éclatante, la célébrité, la gloire. D’autres, au contraire, moissonnent dans le champ du quotidien, du banal, de l’ordinaire, et ils s’en trouvent très bien. Les styles d’existence accomplie sont très divers. Heureusement ! C’est cette diversité que j’aime.
3) Quel conseil donneriez-vous à un jeune pour l’aider à se réaliser ?
Je lui dirais : « Ta réalisation personnelle est une fusée à deux moteurs : l’un dépend de tes aptitudes, de tes talents, de tes capacités. L’autre fonctionne à la motivation, au désir. Or, ces deux moteurs n’ont pas la même puissance, pas la même importance. C’est surtout le deuxième moteur, celui du désir, de l’aspiration, de l’envie, qui compte. Arrête donc de te demander avec anxiété « si tu peux », « si tu as les capacités pour ». Demande-toi plutôt si tu as envie. Interroge-toi sur tes aspirations. Ecoute tes désirs profonds, c’est l’essentiel ! »
4) Pourquoi insistez-vous sur l’héritage philosophique et littéraire européen ?
La philosophie et la littérature qui ont vu le jour en Occident depuis deux siècles constituent une mine exceptionnelle de réflexions, de propositions, de témoignages et d’expériences pour comprendre la réalisation de soi. Pour ne citer que quelques noms, Stendhal, Goethe, Gide, Nietzsche, Sartre n’ont cessé de s’interroger sur le développement de l’individu, sur les moyens d’accroître son humanité, de s’épanouir, de s’accomplir. Dans ce livre, j’ai voulu me saisir de toutes ces richesses. Ce faisant je tourne le dos à un certain orientalisme qui prévaut dans le développement personnel. Mais je ne dis pas : « L’Orient n’apporte rien ». ce ne serait pas crédible : pensons à l’apport du bouddhisme, du yoga, du taoïsme... Je dis simplement : « Il ne faut pas que les richesses de l’Orient nous fassent oublier celles de l’Occident. Nous avons, nous aussi, un trésor culturel qui nous permet de penser la réalisation de soi ».
Michel Lacroix, normalien agrégé de philosophie, est maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise. Il est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages parmi lesquels, chez Marabout, Le Développement personnel et Avoir un idéal, est-ce bien raisonnable ?